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Penser en dialogues

C’est marrant, moi, l’autiste, moi qui parfois me sens si seule dans ma tête, je pense en dialogues. J’ai de longues conversations dans ma tête, avec des gens qui ne sont pas là, pour traiter le réel, pour réfléchir aux implications de ce qu’il se passe autour de moi. Avec des gens à qui je n’ai plus reparlé depuis des années, des gens à qui je n’ai jamais parlé du tout, des personnages qui n’existent pas, des gens non identifiés.

Sur le blog, parfois. Je pense en articles que je n’écrirais jamais, en commentaires sans adresses.

Certaines de mes pensées ne s’embarrassent pas de phrases, mais ces longs débats avec moi-même, c’est là que se font les révélations. Là que je mets le monde en récits, que je comprends des choses, que je les formalise.

Là que je gère mes émotions, que j’explique enfin qui je suis à des gens face à qui je perds totalement mes moyens – les gens qui ont autorité professionnelle sur moi, par exemple. Dans ma tête, je peux leur dire ce dont j’ai besoin, ce qui ne me convient pas dans mon boulot. Dans la vraie vie, l’autorité me paralyse, je ne sais répondre que « oui, oui, ça va ».

Certaines personnes reviennent souvent. Comme si chacun était le représentant d’un sentiment, jusqu’à ce que j’apprenne à mieux le gérer. Un professeur de prépa – cela fait plus de dix ans, maintenant -, pour dire à quelle point la culture de cet endroit m’était délétère, à quel point je m’y suis accrochée, à quel point je me sens encore, si longtemps après, inepte, inadaptée, nulle, vis-à-vis de son idéal.

Le chef de mon ancien boulot – celui qui m’a fait réaliser qu’il y a certains masques que je n’ai pas envie d’endosser, que je ne pourrais pas endosser, même quand on me les présente clairement.

Pas de morts – contrairement à Amélie Nothomb qui, dans Psychopompe, parle beaucoup à son père. C’est là que je me suis rendue compte que mes dialogues se font avec les vivants – comme s’il fallait qu’ils puissent être possibles, même s’ils sont très éloignés de la réalité, même si je ne les tiens absolument pas pour vrais.

Je pense en dialogues. Je peux m’y perdre des heures. Siège passager, dans la voiture : déroulons des heures de scénarios, de discussions. Les habitants de ma tête me font avancer tout en étant plus malléables, moins dangereux que dans de vraies interactions sociales. Après, je n’aurais plus qu’à en faire des romans…

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