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Les ajustements pour les neuroatypiques : je me sens illégitime

femme robot
Super petit robot fonctionnel

J’ai toujours été fonctionnelle. En anglais, ils me caractériseraient comme high masking, c’est-à-dire que mes difficultés ne sont pas nécessairement plus faibles, mais que je les cache mieux.

Le problème, c’est qu’a priori, je me les cache aussi à moi-même. Je ressens un mal-être profond, durable, mais vague, difficile à lier à des surcharges sensorielles ou à un fonctionnement en particulier. Le seul point réellement problématique est le travail, l’école, ma capacité, globalement, à me plier aux attentes de la société. Quoique. D’un point de vue social, ma vie est « parfaite ». J’ai un « bon boulot », qui paye bien, un bon titre (je suis ingénieure), une maison, je suis pacsée, etc. J’ai fait de bonnes études, voire des études brillantes, je n’ai jamais été au chômage ou sans emploi plus de deux mois, je travaille depuis mes 21 ans.

Et là, c’est le drame. C’est dur, mais je peux le faire.

J’ai l’impression de ne pas exister, de ne pas avoir de personnalité, de passer un peu à côté de ce que j’imaginais que la vie devait être. Mais j’y arrive. Je passe des soirées dans le brouillard de l’auto-apitoiement, de l’angoisse de retourner travailler demain, dans la tristesse et les sautes d’humeur, mais je fonctionne. Je ne dors pas (plus) douze heures par nuit, même si je dors beaucoup et suis fatiguée. Je ne m’enferme pas dans le noir sitôt rentrée. Mes crises de larmes, de mutisme, d’angoisse, de haine envers moi-même sont rares, même si elles existent.

femme triste
On a tous des jours comme ça, non ?

Bref, j’ai l’impression d’être normale. On m’a toujours dit que dans la vie, il y avait des hauts et des bas. Que ce n’était pas facile.

Or malgré le profond malaise que je ressens envers le travail, le « normal », la vie n’est pas facile mais elle est quand même assez facile, linéaire, réussie. Je ne fais pas grand-chose, mais je le fais plutôt bien, j’ai des relations stables, je rénove une maison.

Il me manque quoi, au juste ? Est-ce que je ne sais pas qu’il y a des petits enfants qui meurent de faim (une psy m’a dit ça, un jour…), ou des gens qui souffrent plus que moi (je me dis ça, souvent) ?

Quand je m’interroge sur cette espèce de malaise diffus, je me sens coupable.

Vis-à-vis de mes proches, à qui je dois mieux, vis-à-vis de ceux qui ont eu moins de chance que moi, vis-à-vis de la société qui me dit que je fais tout bien. Je ne veux pas dire que je ne suis pas bien avec mes proches, ce n’est pas le cas. J’ai beaucoup de chance de les avoir, et de les avoir eus à mes côtés dans les périodes de vide et de tristesse.

Mais c’est comme s’il manquait un pan entier, que je ne peux pas vraiment définir. Un sens, un but, un sentiment d’être soi, de savoir où on va. Une satisfaction d’être qui dure plus que l’illumination d’une minute.

Une paix.

Je vais mieux mais je me sens toujours un peu vide. Un peu en attente de quelque chose que je ne peux pas définir.

Et le travail. C’est un enfer policé, sage, enviable. De longues journées, chauffées ou climatisées selon les saisons, une chaise censée être confortable, un travail facile. Un purgatoire en guimauve.

J’attends le jour où tout ceci s’arrête, ou devient acceptable, ou l’illumination de la vocation, ou la réalisation de cette vocation.

Mais je me sens illégitime de demander des ajustements. De déclarer que je ne devrais pas être forcée à travailler pour vivre : pour qui est-ce que je me prends ? Qui aime travailler ?

On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, la vie se mérite. Des valeurs profondément ancrées en moi. J’ai peur d’être un parasite. J’ai peur de ne pas mériter mon confort. Malgré tout ce que mon travail, ma vie actuels me coûtent en fatigue, en déréalisation, en sentiment surréel et en inconfort, j’ai l’impression en souffrant de payer le prix de ma vie. De souffrir moins que beaucoup d’autres. Eux, peut-être, auraient droit à des aménagements. Moi, j’ai de la ressource pour m’adapter, pour être un membre productif de la société (on peut s’interroger sur le sens de ce « productif », comme bien d’autres cadres dans les bullshit jobs, mais c’est encore une autre question).

Je me sens illégitime de ne pas souffrir assez. J’ai pourtant déjà bien souffert, je crois.

Y a-t-il des gens qui ne souffrent que lorsque la vie leur sert un revers ? Qui ne souffrent que des circonstances malheureuses ?

On m’a si souvent demandé ce qui n’allait pas quand je pleurais.
En vérité, tout et rien.

Je ne sais pas. Je ne sais pas si je mérite un quelconque aménagement. J’ai l’impression d’avoir déjà triché à la distribution des cartes, d’avoir eu de la chance à toutes les étapes. Mes réussites sont de la chance, que me donne le monde. Ma souffrance est un défaut de mon caractère, et est ma faute.

Je vois bien l’absurdité du raisonnement.

Mais ce n’est pas un raisonnement. C’est un sentiment. Un sermon que je me répète depuis l’enfance. Faut-il blâmer les livres, les valeurs chevaleresques, les valeurs chrétiennes ? Faut-il me blâmer, moi, qui me blâme si bien ?

🤷🤷🤷

Vous en pensez quoi ?

Quels aménagements avez-vous réussi à accepter, à trouver légitimes ?

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