Le Complexe de Thétis
J’ai lu récemment un livre appelé Le Complexe de Thétis, par Didier Pleux. L’auteur est psychologue et chercheur, et développe une théorie selon laquelle le problème fondamental de beaucoup de personnes malheureuses, voire de certaines psychopathologies, est l’incapacité d’accepter la frustration immédiate, même dans l’optique d’une meilleure issue en ignorant un moment la frustration de faire ce qu’on ne veut pas faire, ou de ne pas obtenir ce qu’on veut obtenir.
En d’autres termes, certains deviennent des adultes rois, ou adultes tyrans, lorsqu’ils sont incapables de travailler s’ils n’en ont pas envie, et privilégient toujours leur plaisir immédiat, y compris aux dépens des autres ou de leur propre intérêt à long-terme.
Et donc, si on est malheureux, c’est qu’on n’est pas capables de comprendre qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut, et que le bonheur construit grâce à cette philosophie de l’effort et du travail est bien plus pérenne et partagé.
(Pour info, Thétis est la mère d’Achille, qui a tout fait pour protéger son fils mais a oublié le talon en le trempant dans le fleuve de l’invincibilité. Et donc a causé la perte de son fils en ne le préparant pas à accepter ses limites.)

Je ne sais pas vous, mais personnellement, outch. Parce que, bien sûr, très souvent et depuis toujours, j’ai beaucoup de mal à me forcer à faire des choses qui ne m’intéressent pas, que je n’ai pas envie de faire. Et le discours mais tu crois quoi, que les autres aiment travailler / ne s’ennuient pas à l’école / on peut pas être toujours heureux dans la vie / c’est comme ça et pas autrement, ça me donne envie de me rouler en boule sous mon lit où il n’y a pas la place de se rouler en boule, et de laisser le monde tourner tout seul.

Le truc, c’est qu’il a raison, ce gars. Si je savais accepter cette frustration, je serais plus heureuse. Mais c’est comme quand un psychiatre m’a dit de me mettre à croire en Dieu pour aller mieux (si, si, il a dit ça, texto…), si c’était si facile, ce serait facile !
Ç’est applicable, ça ?
L’autre truc, c’est que, si on suit la définition de Tinoco, Gianola et Blasco (que je cite souvent parce que c’est celle qui explique le plus, pour moi, notre particularité, ou du moins la mienne), le problème des surdoués, c’est la quête de sens. Et ce sens ne peut pas être accepté tel quel comme ce que la société envoie.
Pour D. Pleux, il est important, dès la petite enfance, de mettre des limites et un cadre à un enfant-roi pour éviter qu’il ne devienne un tyran capricieux qui impose sa loin à ses proches, et tyrannise au passage sa propre capacité à être heureux, car il poursuit sans cesse un idéal de gratification immédiate qui ne permet pas de satisfaction à long-terme. Mais les limites, les cadres, et le fait de faire ce qu’il faut, plutôt que ce qu’on veut, ça ne sonne pas très HPI. Ou, du moins, ça ne résoud pas tout le problème.
En tant que HPI qui se soucie quand même de ce que je suis par rapport à mes propres exigences internalisées de perfection et mes valeurs idéalistes, j’ai des limites, un cadre, et une notion de ce que je dois faire ou non assez tyrannique, justement. Je ne suis jamais à la hauteur de cette idéal crétin qui ne me rendrait sûrement pas heureuse (de toute façon l’idéal implique d’être modeste, donc je ne pourrais même pas me réjouir d’être parfaite !). Et cet idéal comprend aussi le fait de me contrôler, de penser long-terme, d’avoir une éthique de travail, une motivation, et un altruisme à toute épreuve, permanents et parfaits (et je ne me considère même pas comme perfectionniste, qu’est-ce que ce serait !).

le sourire en plus !
Du coup, lutter contre la frustration d’aller à l’encontre de son envie immédiate (que j’ai bien tabassée avec des années d’anhédonie, au passage) afin de se glisser dans une situation qui a du sens pour soi ou pour la société, c’est chouette. Mais il me manque une partie cruciale de la recette : je ne sais pas où je veux aller, et les seules choses qui ont du sens pour moi, ce n’est pas nécessairement lutter contre mon plaisir immédiat, au contraire, papilloner et aller de connaissance savoureuse en découverte gourmande peut être un sens à donner à sa vie.
Alors, pourquoi ça pique comme ça ?
La motivation, la méritocratie et l’éthique de travail sont des piliers de l’école et du sens qu’elle prétend nous inculquer. Et les piliers de ma culpabilité originelle, moi qui avait les honneurs sans les mériter, sans jouer le jeu selon ses règles. Alors quand on me dit que je suis malheureuse parce que je n’arrive pas à avoir la volonté de faire ce qu’on attend de moi, je plonge la tête la première. Quand on me dit que la procrastination et l’amour des divertissements immédiats me rendent tristes, ça me parle.

pile là où ça fait mal. Quand à l’afficher sur le
mur, si ça aide les gens, tant mieux, moi ça me déprime affreusement.
Sauf qu’ici, on parle de ne pas faire de mal inutile aux autres, de ne pas tyranniser son entourage, de trouver le sens de l’effort à moyen et long-terme pour réorganiser son circuit de la récompense immédiate. Et ce n’est pas facile de faire la part des choses entre ce qu’on n’a pas envie de faire mais qui nous fera du bien (par exemple ne pas être imbuvable avec nos proches et améliorer la relation avec eux, ne pas se mettre en rage au moindre reproche et soigner son stress et son estime de soi), et ce qu’on n’a pas envie de faire parce qu’on n’y voit pas de sens, parce que la direction à long-terme n’est pas celle où on veut aller.
Pourtant, je me sens quand même un peu mieux, au travail, quand j’arrête de procrastiner pour faire mes tâches rébarbatives, insensées. C’est comme si plusieurs théories, prises avec des nuances, pouvaient aller ensemble et expliquer des pans différents, et imbriqués, de soi !
Qui l’eût cru ? 🤪
Sur le sujet :
Demonstrer.fr – Mérite et responsabilité, outils d’autoflagellation pour les « surdoués »
Demonstrer.fr – La fameuse paresse des « surdoués »
La dépression du surdoué – Haut Potentiel d’Aventure (hautpotentieldaventure.com)

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